Le futur du travail révolutionne l'espace et le temps

En bouleversant nos vies, la crise sanitaire a également forcé la réinvention de nos modes de travail. Bureau, télétravail, management, confiance, vie privée : les questions sont multiples, les réponses qui se dessinent, passionnantes. On fait le point.
  • Témoignages d’un monde du travail en reinvention

Hiérarchie et leadership repensés, outils de travail réinventés et approches collaboratives implémentées, espaces de travail bouleversés, voyages arrêtés (ou presque), développement durable activé, agilité et créativité mieux valorisées ! La crise du Covid-19 a (presque) tout changé ! Regards sur une réinvention. 

2020 : année digitale

De nouveaux outils et l’invention de manières inédites de collaborer, même à distance : l'année 2020 nous aura beaucoup appris sur nous et notre façon de travailler. L'agilité, les usages numériques font désormais partie de notre quotidien, les outils collaboratifs tels que Slack ou Teams se développent. Et, bonne nouvelle, d’après une étude réalisée par Willis Towers Watson au cœur du confinement européen du mois de mars, 81 % des employeurs auraient fait un bon usage de ces canaux de communication. 

Si collaborateurs et clients ont appris à collaborer différemment, les services informatiques des entreprises ont aussi dû adapter leurs protocoles et envisager la sécurité des échanges même en dehors de l'entreprise. Dans certaines usines, le travail à distance a même été rendu possible avec le recours à des robots de téléprésence. Avec leur écran placé sur une tige rétractable, ils permettent à ceux qui les pilotent de se déplacer virtuellement sur un site, d’interagir avec ceux qui s’y trouvent et de piloter à distance des équipements industriels. Et si ces solutions existaient déjà, le Covid-19 et l'anticipation d'une crise nouvelle n'ont fait qu'accentuer le besoin de les diffuser.

Réinventer le lien

Mais si la bascule digitale s’est amplifiée ce sont surtout les rapports hiérarchiques et les habitudes managériales qui ont été bousculés. « Avec le Covid-19, j'ai dû complètement changer mes méthodes de travail, confirme Laurent Tellier, Président de Saint-Gobain Abrasifs et systèmes composites. Alors que je passais la plupart de mon temps à voyager et à échanger en direct avec nos équipes, nos clients et partenaires, les interactions sont devenues virtuelles. » Des interactions qu’il estime « clairement moins formelles, plus simples », car « elles tendent à réduire la distance hiérarchique au sein de l'organisation. » Une horizontalisation des relations que confirme volontiers Svilena Stamova, Responsable des ressources humaines chez Saint-Gobain Bulgarie : « On le constate déjà : nous sommes devenus plus tolérants les uns envers les autres, et l’acceptation et l’adaptation à de nouvelles méthodes de travail sont bien meilleures »

Et puisqu’il faut composer avec de nouvelles normes, les routines se sont réinventées. Le bavardage amical autour de la machine à café s'est transformé en échanges brefs sur WhatsApp ou Teams, pour commencer la journée. « J’organise des « cafés virtuels » réguliers avec l'équipe, juste pour discuter », raconte Magdalena Piekosz, Directrice des ressources humaines chez Saint-Gobain Pologne. Ces moments informels sont importants car c'est aussi de là que naissent des idées. « En effet, le Covid-19 nous a rendu encore plus créatifs, y compris dans la façon dont nous sommes attentifs aux besoins des uns et des autres, dans l’équipe », confirme Lia LoBello, Responsable de la Communication chez Saint-Gobain Amérique du Nord. « Par exemple, j’essaie de trouver le bon équilibre entre le besoin de connexion et la nécessité de préserver du temps au calme, pour travailler. Et une fois toutes les deux semaines, je fais un point en tête à tête avec chacun des membres de mon équipe. Si nous étions au bureau, ces temps de partage auraient lieu autour d’un déjeuner… »

L’autonomie et la confiance

Généraliser le travail à distance quand il est possible, c'est aussi accepter de laisser aux collaborateurs une plus grande autonomie. Un défi. Et une véritable opportunité. « Cela contribue à identifier les talents invisibles, ceux qui pourront être valorisés et mobilisés », analyse Philippe Hagmann, conseil en organisation du travail et en dialogue social. Ce que confirme volontiers Laurent Tellier : « Dans plus de 99 % des cas, pour prendre des décisions rapides et efficaces, le meilleur niveau pour le faire est local. Et même si cela semble contre-intuitif, surtout en temps de crise, pour certains sujets la meilleure attitude qu’un dirigeant puisse adopter, c’est de laisser les équipes travailler seules et... ne rien faire. Il faut éviter de tout centraliser. Mais cela signifie (évidemment !) accepter de faire confiance, de donner du pouvoir et parfois de perdre le contrôle. » 

« Je suis épatée de voir à quel point ces nouvelles méthodes de travail ont créé du lien entre les équipes. Désormais le leadership est beaucoup plus une question de confiance, d'objectif commun et de soutien mutuel pour atteindre ces objectifs et beaucoup moins une question de contrôle et de commandement. D'une certaine manière, cette crise difficile est aussi un levier puissant de changement positif », complète Valérie Gervais, Directrice de Saint-Gobain University. « De toute façon, plus l'équipe est autonome, plus elle est facile à manager lorsqu'elle n'est pas au bureau », conclut Magdalena Piekosz.

L'adaptabilité aux nouveaux outils et modes de travail, mais aussi une bonne communication et la capacité à faire confiance et lâcher prise, quelle que soit la distance des membres de l'équipe : voilà désormais les nouveaux savoir-être essentiels des managers. Et pour éviter de retomber dans les pièges d’hier, la clé pour Nathalie Ruat, Directrice des Ressources Humaines de la Compagnie de Saint-Gobain, c’est de « faire confiance à ceux qui essaient de changer les choses (et notamment les futurs managers) ».

La réactivité, la capacité à s’adapter : une qualité essentielle désormais pour les managers, les collaborateurs… mais aussi les entreprises ! Pour Philippe Hagmann « L'entreprise peut en profiter pour réfléchir à ce que pourrait signifier une certaine bienveillance sur son écosystème : comment on protège ses salariés mais aussi ses sous-traitants. Car une entreprise qui perd ses sous-traitants risque de perdre aussi ses marchés. »

Repenser le temps de travail

« Le temps de travail était le centre des attentions du dialogue social depuis des décennies : quel compromis fera-t-on demain ? » interroge encore Philippe Hagmann. Si l'entreprise n'est plus le seul lieu de travail, quid des heures dites « de bureau » ?  « Quand la pratique du télétravail se généralise, le risque c’est de brouiller les frontières entre temps personnel et temps professionnel : nous, managers, devons être très vigilants et disciplinés sur ce sujet avec nos équipes, nous-mêmes et nos proches », admet Laurent Tellier. Comment articuler les sphères personnelle et professionnelle, pour sanctuariser la vie privée et optimiser la qualité de vie et le travail ? 

Réinventer le bureau et la ville ?

La quête d'équilibre entre vie personnelle et professionnelle se joue autant pour ceux qui préfèrent (ou doivent) travailler dans les locaux de l'entreprise, que pour les adeptes du travail à la maison ou dans d'autres espaces. Si l'on n'a plus un seul lieu de travail mais plusieurs, un candidat vivant à 200 km du siège de l'entreprise peut-il sérieusement envisager d'y travailler ? « Pour l'entreprise, cela pourrait être une nouvelle manière de renforcer la diversité de ses équipes », envisage Philippe Hagmann. Cette transformation passera également par les villes, les commerces de proximité et autres réseaux de transports, eux aussi concernés par la diversification des espaces de travail : ils sont un maillon indispensable dans l'accompagnement de ces nouvelles pratiques. Une mutation déjà en cours ? 

Après une année de pandémie, de nouvelles habitudes (et attitudes) se sont installées et chacun espère, le moment venu, éviter le retour des travers « de la vie d’avant ». « La simplicité, l'ouverture, l'écoute, les attitudes empathiques, tout ce qui s’est imposé dans cette période hors-norme, devraient en réalité être la façon dont nous interagissons les uns avec les autres dans la nouvelle normalité ! » conclut Laurent Tellier.



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